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La question de l’éthique narrative


Le chaton de mes enfants (photo prise en septembre 2008)

Introduction :

L’éthique narrative (EN) porte une attention particulière aux récits des divers acteurs d’une situation médicale (malade, famille, soignants, assistants sociaux ou administrateurs). « La narration étant un reflet de l’expérience éthique individuelle, cette approche considère que la narrativité est une catégorie éthique ayant une part essentielle dans l’élaboration d’un jugement éthique en situation de soin (1) ».

Résumé :

L’expression « EN » peut sembler, à première vue, un pléonasme. Toutes démarches éthiques nécessitant une narration certaine. La différence étant que l’EN cherche à faire parler tous les acteurs en jeu dans la relation qui mène au jugement clinique. Même le patient! L’idée a été utilisée au début par les enseignants en médecine afin de sensibiliser les étudiants à la nature interprétative de l’activité médicale. Cela a permis d’approfondir l’étude de la dimension narrative de la rencontre médecin-malade. « La narration est dès lors apparue comme une médiation centrale du dialogue constitutif de la relation thérapeutique (2). » Cécile Lambert montre que pour un nombre grandissant de soignants, les pratiques du prendre soin sont présentement en péril et que, pour retrouver l’art de soigner, l’approche narrative peut s’avérer utile (3).

L’une des forces importantes de l’EN est le fait qu’elle facilite l’exercice de la sagesse pratique médicale. Cette sagesse pratique – qui évoque la prudence – étant une vertu qui permet à un agent moral d’accomplir la meilleure action possible dans une situation singulière. Aussi, « en stimulant la créativité éthique des agents de la sollicitude médicale, l’approche narrative peut développer l’attention de ces derniers aux dimensions philosophique et politique de l’entreprise éthique (4) ». L’éthique narrative représente une forme de respect concret de la personne humaine.

Exemple pragmatique de son utilisation en bioéthique :

Imaginons le cas d’une victime de harcèlement psychologique (ou moral) qui subit une évaluation psychiatrique. Le patient est convoqué à cet « examen de santé mentale» contre son gré. Dans ce cas précis, sans l’outil de la narrativité éthique, il est peu probable que l’on puisse agir avec bienfaisance à l’égard du patient, pour deux raisons. Premièrement, le médecin risque de ne pas savoir identifier cette situation dramatique (parce qu’il ne connait pas le harcèlement moral), secundo; le patient n’est pas en mesure de raconter sa propre histoire.

Un bel exemple de l’apport de la narrativité en bioéthique clinique est l’ouvrage de la psychiatre Marie-France Hirigoyen, qui a publié, en 1998, le livre : Le harcèlement moral, la violence perverse au quotidien, traduit en 27 langues. Elle écrit, par exemple, en parlant des harceleurs :

« Ces individus ne peuvent exister qu’en cassant quelqu’un [...] ils savent naturellement manipuler […] On les craint également, car on sait instinctivement qu’il vaut mieux être avec eux que contre eux. C’est la loi du plus fort […] Ce type d’agression consiste justement en un empiètement sur le territoire psychique d’autrui […] Les psychiatres eux-mêmes hésitent à nommer la perversion ou, quand ils le font, c’est soit pour exprimer leur impuissance à intervenir, soit pour montrer leur curiosité devant l’habileté du manipulateur (5) ».

« Si les victimes se plaignent parfois de leur partenaire ou de leur entourage, il est rare qu’elles aient conscience de l’existence de cette violence souterraine redoutable et qu’elles osent se plaindre. La confusion psychique qui s’est instaurée préalablement peut faire oublier, même au psychothérapeute, qu’il s’agit d’une situation de violence objective. Le point commun de ces situations est que c’est indicible : la victime, tout en reconnaissant sa souffrance, n’ose pas vraiment imaginer qu’il y a eu violence et agression […] Quand elle ose se plaindre de ce qui se passe, elle a le sentiment de mal le décrire, et donc de ne pas être entendue. J’ai choisi délibérément d’utiliser les termes agressif et agressé, car il s’agit d’une violence avérée, même si elle est occulte, qui tend à s’attaquer à l’identité de l’autre, et à lui retirer toute individualité. C’est un processus réel de destruction morale, qui peut conduire à la maladie mentale ou au suicide. Je garderai également la dénomination de « pervers », parce qu’elle renvoie clairement à la notion d’abus comme c’est le cas avec tous les pervers. Cela débute par un abus de pouvoir (6)… »

Dr Hirigoyen a permis, par ce récit tiré de sa pratique à Paris, non seulement de faire comprendre au monde entier les situations atroces vécues par les cibles de harcèlement moral, mais elle a surtout incité l’instauration de nouvelles lois en Europe et en Amérique, afin de contrer ce type de torture morale.

Certaines victimes de harcèlement moral affirment que ce livre a complètement transformé leur existence. En mettant des mots sur des situations jusqu’alors incomprises, cette initiative narrative clinique a réellement « sauvé des vies ». Aujourd’hui, la bioéthique clinique est en mesure de reconnaitre et d’interpréter les situations de harcèlement moral, de prendre des décisions éclairées, parce qu’on a permis de mettre en contexte ces violences inouïes, les victimes pouvant maintenant faire la restitution narrative de leur propre histoire.

Faiblesses de l’approche narrative :

Cette approche nécessite, de toute évidence, la connaissance des subtilités du langage, de maitriser à la limite l’art de la rhétorique. En ce sens, l’une des grandes faiblesses de cette approche serait son inutilisation pour les plus démunis de notre société, en l’occurrence le malade lui-même qui se trouve souvent empêché de toute narration par sa condition. De plus, Rita Charon affirme que l’on ne peut raconter n’importe quelle histoire au grand public. Les narrations qui s’établissent dans le cadre d’une consultation médicale, par le caractère sacré et confidentiel du dossier patient, expliquent que l’EN peut parfois s’avérer impossible. Le fait de rendre publics des faits intimes, par la singularité qu’ils représentent, peut amener à identifier le patient, même si on change son nom, lui porter préjudice et porter atteinte à ses droits et libertés.

Une autre faille abondamment décrite en psychiatrie est le fait qu’un interlocuteur persuasif peut utiliser le processus narratif pour convaincre tous les interlocuteurs, et de ce fait empêcher l’autre partie d’exprimer sa véritable histoire. En effet, dans les vrais cas de harcèlement moral, on a démontré que les victimes – trouvées en état de choc – présentent des signes d’effractions psychiques sans qu’il y soit question d’infraction (7). Dans ces cas, une approche narrative peut même nous éloigner du sens véritable de la situation à éclaircir sans avoir le loisir d’entendre la vérité.

Appréciation personnelle critique et argumentée :

L’éthique narrative représente, selon moi, une approche qui s’insère forcément dans l’analyse de toutes situations qui présentent un dilemme éthique. Le droit de parole et d’opinion étant une des valeurs fondamentales de toute démocratie, connaitre la position des parties dans un conflit est incontestablement une nécessité. Cependant, je me demande s’il est facile de prendre position pour aider les plus démunis. Le politique Belorgey mentionne ce qui se produit en France : « J’ai vu à quelles difficultés, les médecins qui avaient fait le pari de s’intéresser essentiellement à ces malades, à des gens qui n’ont pas beaucoup de ressources ou pas du tout, à des gens pris en charge à 100 %, connaissaient de difficultés dans leurs relations avec les organismes de Sécurité sociale ou avec l’hôpital (8) ». Ce paradoxe éthique évoque un peu l’ampleur des difficultés qui attendent ceux et celles qui désirent aider, notamment, les victimes de harcèlement moral.

Bibliographie :

1 HOTTOIS, G., MISSA, J-N., Nouvelle encyclopédie de bioéthique, Édition De Boeck Université (Bruxelle), 2001, p. 406.

2 HOTTOIS, G., MISSA, J-N., Nouvelle encyclopédie de bioéthique, Édition De Boeck Université (Bruxelle), 2001, p. 407.

3 LAMBERT, C. L’approche narrative : un terrain qui favorise la réaffirmation des pratiques du prendre soin , Notes du cours BIE6008, Bioéthique clinique, Département de médecine de l’UdeM, prof. Andrée Duplantie, automne 2008.

4 HOTTOIS, G., MISSA, J-N., Nouvelle encyclopédie de bioéthique, Édition De Boeck Université (Bruxelle), 2001, p. 408.

5 HIRIGOYEN, M-F., Le harcèlement moral, la violence perverse au quotidien, Pocket (Paris), 1998, p. 10-11.

6 HIRIGOYEN, M-F., Le harcèlement moral, la violence perverse au quotidien, Pocket (Paris), 1998, p. 15.

7 PRIGENT, Y., Face au harcèlement moral, De Brower (Paris) 2007, p. 11.

8 BELORGEY, J.M., MOUTEL G. La médecine et la cohésion sociale, Le Courrier de l’éthique médicale (4), no 2, 2e semestre 2004. p. 6.